Votre ado vous ment ?
Le problème n’est peut-être pas seulement le mensonge
Le mensonge est probablement l’un des sujets qui mettent le plus rapidement le feu aux poudres entre un.e adolescent.e et ses parents. Il suffit parfois d’une histoire modifiée, d’un détail volontairement oublié ou d’une version des faits manifestement incompatible avec la réalité pour que la question dépasse largement ce qui s’est réellement passé. Le problème n’est alors plus seulement la sortie interdite, la mauvaise note cachée ou l’endroit où l’ado prétendait être. Une autre inquiétude apparaît, beaucoup plus profonde : celle de ne plus pouvoir se faire confiance.
La phrase tombe alors: “Je ne peux plus te faire confiance.”
Elle traduit, la plupart du temps, une inquiétude légitime et parfois même une véritable blessure chez le parent. Pourtant, elle mérite aussi d’être regardée dans l’autre sens. Lorsqu’un adolescent en arrive à cacher régulièrement certaines choses, à modifier les faits ou à mentir franchement, il est parfois utile de se demander si, de son côté, il a encore suffisamment confiance dans la relation pour y exprimer toute la vérité.
La question n’est évidemment pas de rendre les parents responsables de chaque mensonge de leur enfant. Les adolescents mentent pour de nombreuses raisons et certaines sont assez simples à comprendre. En revanche, considérer le mensonge uniquement comme une faute à sanctionner empêche à tous les coups de voir ce qu’il (le mensonge) donne comme information sur la relation.
Les raisons les plus évidentes du mensonge
Les adolescents peuvent mentir pour éviter une punition, obtenir une autorisation, dissimuler une erreur, protéger un ami, préserver son intimité ou simplement échapper à une conversation dont ils ont déjà anticipé le déroulement et la fin. Ils peuvent également avoir honte de ce qui a été fait, craindre de décevoir leurs parents ou vouloir continuer à faire quelque chose dont ils savent parfaitement qu’ils n'obtiendront jamais l’autorisation, etc,
etc …
Ce qui est important de considérer et de reconnaître est qu’il existe une dimension propre à cette période de la vie. L’adolescence est celle où l’on commence à vouloir disposer d’un espace personnel plus important. Tout raconter à ses parents n’est plus aussi naturel qu’à huit ans et ne pas tout leur dire ne signifie pas nécessairement leur mentir. Les adolescents ont également besoin d’un jardin secret, de conversations qui leur appartiennent et d’expériences qu’ils n'ont surtout pas envie de commenter autour de la table familiale.
Puis il y a le mensonge beaucoup moins élaboré : celui qui surgit en catastrophe lorsque la vérité risque d’entraîner une conséquence immédiate. Ce n’est pas nécessairement une brillante stratégie à long terme. C’est parfois simplement un cerveau qui se dit qu’entre reconnaître maintenant une énorme bêtise et gagner éventuellement vingt minutes de tranquillité, les vingt minutes semblent soudain constituer une excellente option.
Toutes ces raisons existent. Pourtant, il en est une dont on parle beaucoup moins : certains adolescents commencent à mentir lorsqu’ils ont appris, au fil des expériences, que dire exactement ce qu’ils pensent, ressentent ou ont vécu ne leur permet pas réellement d’être entendus.
C’est maintenant que notre réflexion commence.
Quand “je ne peux plus te faire confiance” a d’abord commencé chez l’ado vis à vis de ses parents en réalité
Un parent peut sincèrement penser offrir à son enfant un espace de dialogue tout en ayant, sans le vouloir, rendu certaines conversations très difficiles. Et ça, ça arrive à tout le monde. Il suffit juste d’être humain, fatigué, inquiet, parfois maladroit et surtout persuadé, comme nous le sommes tous régulièrement, d’avoir parfaitement compris une situation avant même que l’autre ait terminé de l’expliquer.
Les adolescents ont, par ailleurs, une mémoire assez remarquable lorsqu’il s’agit de repérer nos incohérences. Ils savent les fois où nous avons nous-mêmes plus ou moins arrangé la réalité, promis quelque chose que nous n’avons finalement pas tenu ou présenté les événements de la manière qui nous arrangeait. Ils se souviennent aussi des moments où nous ne les avons pas crus, où nous avons préféré la version d’un enseignant, d’un autre adulte, d’un frère, d’une sœur ou d’un autre jeune avant même d’avoir réellement écouté la leur. Ils savent également les fois où nous leur avons demandé de s’expliquer alors que, dans les faits, notre jugement était déjà rendu. La conversation ressemblait alors moins à une recherche de compréhension qu’à une enquête dont le principal suspect était assis en face de nous et dont nous attendions surtout les aveux.
Et, il y a aussi toutes ces situations où l’adulte veut convaincre. L’intention est souvent bonne : remettre les choses en perspective, raisonner, expliquer, aider les adolescents à voir la situation autrement. Pourtant, à force de vouloir leur démontrer que leur perception est mauvaise, on finit par leur donner l’impression que leur perception n’a tout simplement aucune place.
Leur point de vue peut être excessif, incomplet, injuste ou parfaitement déraisonnable sans cesser pour autant d’être leur point de vue, leur vision de la réalité, leur vérité. Ils méritent donc d’être entendus.
Écouter un point de vue ne signifie pas donner raison
Cette distinction est essentielle, notamment lorsqu’on parle de parentalité. Reconnaître la perception des adolescents ne signifie pas que les adultes doivent valider tout ce qu'ils racontent, abandonner leurs limites ou considérer soudainement qu’un comportement problématique ne l’est plus… Non, ce n’est pas ça.
Un jeune peut considérer qu’une sanction est “complètement injuste” alors que le parent estime avoir d’excellentes raisons de la poser. Les deux réalités peuvent être entendues sans que l’une annule automatiquement l’autre. Le parent peut maintenir la sanction tout en cherchant sincèrement à comprendre ce que l’adolescent trouve injuste.
La différence peut sembler minime, mais elle est considérable dans une relation. Lorsque les adolescents comprennent que leur point de vue peut exister même lorsqu’ils ne l’emportent pas, ils n'ont plus autant besoin de se battre pour le faire reconnaître. Ils peuvent progressivement apprendre qu’une conversation n’est pas nécessairement un match dont l’un des participants devra sortir vainqueur.
À l’inverse, lorsqu’ils savent à l’avance que ce qu’ils diront sera immédiatement corrigé, relativisé ou réfuté, ils finiront par adapter ce qu’ils racontent. Ils ne donnent plus nécessairement la version la plus fidèle des événements, mais celle qu’ils pensent la plus acceptable pour son interlocuteur.
C’est précisément à cet endroit que le mensonge peut parfois commencer à devenir une stratégie relationnelle.
Quand on apprend involontairement à aux ados à dire ce que l’on veut entendre
La scène est assez classique. Un ado a fait quelque chose, les faits semblent évidents et pourtant il nie, minimise ou s’accroche à une version qui ne tient vraiment plus debout. Le parent ne comprend pas ceci : “Pourquoi continuer à mentir alors qu’il sait parfaitement qu’on sait ?”
À ce stade, la discussion ne porte déjà plus sur les faits.
Pour le parent, cette obstination devient une blessure. Être regardé dans les yeux par son enfant qui continue à nier l’évidence peut être vécu comme un profond manque de respect. Ce n’est plus seulement “tu as fait quelque chose que je désapprouve”, mais “tu me prends pour quoi, tu me crois assez débile pour avaler ça ?”.
La colère qui suit vient aussi de là.
Mais l’adolescent peut, lui aussi, être entré dans une question de respect.
Il sait très bien qu’il a tort (oui, il le sait). Seulement, reconnaître les faits au moment où il se sent acculé, humilié, jugé ou sommé d’avouer lui donne l’impression qu’il ne reconnaît plus simplement une erreur : la situation devient pour lui de la capitulation. Plus l’adulte insiste, plus revenir en arrière devient difficile. Il ne défend alors plus vraiment son mensonge, il défend sa position, son image et parfois simplement le peu de contrôle qu’il pense encore avoir dans la conversation.
C’est ainsi que l’on arrive à cette situation assez absurde où tout le monde connaît probablement la vérité, mais où personne ne parvient plus à l’atteindre sans perdre quelque chose au passage.
L’adulte exige alors la vérité ou des excuses pour retrouver le respect et la confiance qui viennent d’être abîmés. L’adolescent finit parfois par prononcer le fameux “pardon”, non parce qu’il a réellement compris, mais pour sortir d’une conversation dans laquelle il ne trouve plus d’autre issue. Et c’est là que le mécanisme s'installe.
À force, le jeune apprend ce qu’il faut dire pour que la situation s’arrête. Il sélectionne, omet, transforme et peut finir par mentir franchement. Le parent, qui découvre ces mensonges, contrôle davantage puisqu’il ne peut plus faire confiance. L’adolescent ressent davantage cette méfiance et protège encore plus ce qu’il raconte.
La blessure existe alors réellement des deux côtés : le parent ne se sent plus respecté par la parole de son enfant et l’adolescent ne se sent plus respecté dans la sienne.
Comprendre ce mécanisme ne revient pas à nier ce qui s’est passé. Un adolescent doit pouvoir reconnaître ses erreurs. Mais le respect ne peut pas être uniquement celui que l’on exige de lui. Il se construit aussi dans la manière dont on lui permet de reconnaître qu’il a eu tort sans avoir le sentiment d’être écrasé au passage.
C’est là que l’on peut sortir du rapport de force : permettre à chacun de retrouver suffisamment de respect dans l’échange pour que dire la vérité ne ressemble plus, pour l’un, à une humiliation et, pour l’autre, à une bataille qu’il faut absolument gagner.
La question intéressante n’est donc pas seulement : “Pourquoi a-t-il/elle menti ?”
Découvrir le mensonge reste désagréable et certains mensonges peuvent avoir des conséquences importantes. Comprendre leur origine ne signifie pas les banaliser. Un adolescent a à apprendre que la confiance implique aussi une responsabilité et que ses actes ont des conséquences sur les autres.
Cependant, une sanction ou une explication morale ne suffit pas car ce qui est vraiment intéressant est de comprendre ce qu’il permettait d’éviter.
“Craignait-il/elle la punition ? La déception de ses parents ? Une réaction très forte ? Avait-il/elle honte ? Pensait-il/elle ne pas être cru.e ? Voulait-il/elle conserver une part d’intimité ? Savait-il/elle que la discussion se transformerait immédiatement en leçon ? Avait-il/elle déjà essayé d’expliquer son point de vue sans avoir eu le sentiment d’être entendu.e ?...”
Les réponses peuvent être très différentes d’une situation à l’autre. Elles peuvent également être assez, jusqu’à très inconfortables, pour les parents, notamment lorsque leur ado explique qu’il ne raconte plus certaines choses parce qu’il redoute leurs réactions et que lui non plus, ne leur fait plus confiance.
Le réflexe naturel consiste alors à démontrer que cette perception est fausse. Pourtant, si l’on demande à un jeune pourquoi il ne nous parle plus et que l’on commence immédiatement par lui expliquer pourquoi sa réponse n’est pas valable, on vient probablement de lui fournir une démonstration assez convaincante de ce qu’il essayait justement de nous dire.
Reconnaître sa part en tant que parent
Reconnaître une erreur parentale ne retire aucune autorité. Dire à son ado qu’on n’a pas suffisamment écouté sa version, qu’on a eu tort, qu’on a réagi trop vite ou qu’on a parfois voulu le convaincre plutôt que le comprendre n’inverse pas les rôles. Cela montre simplement et sainement qu’une relation fonctionne dans les deux sens.
On peut également reconnaître que certaines confidences ont été mal accueillies par le passé. Un parent qui réalise qu’il a immédiatement dramatisé, condamné, raconté à d’autres quelque chose que son adolescent pensait confidentiel ou utilisé plus tard une confidence dans une dispute peut comprendre pourquoi certaines informations ne lui parviennent désormais plus aussi facilement.
Il ne s’agit pas de dresser la liste de toutes les erreurs commises depuis la naissance de son enfant ni de demander pardon pour l’intégralité de sa parentalité. Personne n’a besoin de cette réunion-là. Il s’agit plutôt de montrer que l’adulte est lui aussi capable de regarder ce qui s’est passé et de modifier sa manière de faire lorsque cela peut améliorer la relation.
Cette capacité à reconnaître sa propre part donne d’ailleurs beaucoup plus de poids lorsqu’on demande ensuite à l’adolescent de reconnaître la sienne.
Restaurer la confiance ne signifie pas supprimer les conséquences
Une relation de confiance n’est pas une relation dans laquelle les adolescents peuvent tout faire sans conséquence sous prétexte qu’ils ont été honnêtes. Il est parfaitement possible de remercier un.e jeune d’avoir dit la vérité tout en lui expliquant que ce qui est fait reste problématique.
Le message peut même être très clair : ce qui vient d’être raconté ne plaît pas du tout, il y aura une conséquence, mais le fait d’avoir choisi de le dire compte beaucoup pour la suite.
Cette nuance est importante :
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Si l’adolescent.e découvre que dire la vérité et mentir aboutissent exactement au même résultat, avec la même colère, la même sanction et la même interminable discussion, l’intérêt pratique de l’honnêteté risque de lui paraître complètement abstrait.
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À l’inverse, savoir que la vérité n’efface pas les conséquences mais permet une discussion plus juste contribue à reconstruire la confiance. L’objectif n’est plus d’obtenir un enfant qui avoue tout immédiatement, mais de créer une relation dans laquelle il sait qu’une vérité difficile reste préférable à un mensonge confortable.
Refaire de la vérité un endroit possible